Artpoétique Marieka.p

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Nouvelles


La porteuse d'eau,

La porteuse d’eau,

 

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Elle vivait avec Paulin, le père de ses deux jeunes garçons. Mais un jour Paulin tomba d’un cheval fou. Gravement  blessé il s’était éteint et depuis ce jour-là la porteuse d’eau vivait seule avec ses enfants. Chaque matin au bord de la rivière, elle allait remplir ses seaux, pour la soupe de ses marmots et les veines de ses sillons. Le paysage dans lequel elle vivait était tempéré et n’avait jamais manqué d’eau. Mais cette année-là, un soleil rouge s’était installé, brûlant la terre du village de Canel, asséchant ses rivières et ses ruisseaux. Toutes les âmes du village désespérées et en manque d’eau brûlèrent de l’encens en  invoquant les puissances surnaturelles sans résultat.

Pendant des lunes, aucune goutte de pluie n’était tombée et la terre de Canel s’était crevassée et semblait mourir. Le visage accablé devant cette image insoutenable, les hommes décidèrent d’aller explorer les terres aux alentours, pour y trouver l’eau. Aucune femme dans le cortège, sauf la porteuse d’eau. Dans périple où certains d’entre eux étaient morts de soif et de faim, d’autres portaient les cicatrices de blessures conflictuelles.

À Canel, mères et enfants assoiffés, s’endormaient pour le firmament, en laissant derrière eux  les vents du sud dessécher la faune et la  flore.

Dans ce désordre surnaturel, les explorateurs avaient eu de brefs instants de répits. De gros nuages étaient venus leur offrir quelques misérables gouttes de pluie, pour étancher leur soif. Mais au cinquième jour, tous étaient épuisés et sous cette chaleur  torride leurs pieds étaient brûlés, leur peau tannée par un soleil acharné. Les corps s’étaient amaigris et les regards avaient l’air ahuri. Ils s’étaient assis sur le sol craquelé et la porteuse d’eau prit la parole :

 

-Nos corps souffrent d’avoir trop marché, nos bouches sont assoiffées, nos ventres sont affamés et nous n’avons trouvé ni lac, ni rivière pour notre soif. Nous devons faire demi-tour. Votons pour le retour à Canel. Sur cette toile abstraite, les mains s’élevèrent pour approuver le vote. Sous un ciel teigneux, ils rebroussèrent chemin, tous traînant leurs pieds ensanglantés dans une souffrance mutuelle et sans l’ombre d’un nuage, le cortège entama un chant céleste. Soudainement, un mistral glacial souffla tout en gonflant les nuages. Les yeux hagards des explorateurs observaient ce spectacle dans le silence. Une seconde fois la pluie s’abattait sur eux.  Puis un vent violant balaya les nuages, faisant place de nouveau au soleil meurtrier que les hommes redoutaient.

Au même instant dans le Village de Canel, le même scénario venait de se produire et quelques gouttes avaient mouillé le sol crevassé. La foudre était tombée sur la maison du vieux sourcier Mathias et devant ce brasier qui enfumait tout le voisinage, il s’était réfugié non loin de là au parc des deux fontaines sous le gros chêne desséché. Dans les ruelles du village, des femmes en noir portaient le deuil sous la chaleur accablante, qui assoiffait leurs langues pendantes.

Quelques familles qui avaient échappé à la main noire de la mort, s’étaient réfugiées au cœur de l’église. Mais de vieux entêtés ne voulant pas déserter leur maison et encore moins abandonner leurs biens, crevaient à petit feux dans leur soif.

Sur un chemin à quelques lieux de Canel, on pouvait distinguer un cortège de moribonds tout droit sorti d’un roman noir, qui traînaient misérablement leurs corps décharnés. Les plus âgés d’entre eux tombaient à terre à moitié mort de soif et de faim.

Plus le cortège se rapprochait de Canel  plus le paysage ressemblait au désert du Sahel. La porteuse d’eau se lamentait devant cette scène inconfortable.

Ils arrivèrent enfin dans la lumière crépusculaire à la porte du Village ; les maisons, les ruelles étaient vides d’âmes. Ils avancèrent  alors jusqu’à l’église et la porteuse d’eau entra la première. Ses yeux mélancoliques découvraient les survivants de l’horreur et des regards effarés. Derrière elle, les hommes entrèrent, les yeux délavés et fatigués tout en  scrutant l’église à la recherche de leur sang. Certains d’entre eux retrouvaient femme et enfant et d’autres les yeux embués d’eau salée, s’agenouillaient devant l’insupportable de la mort.

Tous réunis au cœur de l’église, assis sur des chaises de bois, entamèrent une prière. Aucune âme n’entendit le clic-clac des gouttes d’eau sur les vitraux. Seule, une petite fille devant la porte entre ouverte, regardait la pluie tomber sans s’interroger. Mathias qui s’était endormi sous le chêne fut giflé par la pluie, qui l’éveilla en sursaut. Surpris il se rendit au Village. Il tournait tel un carrousel dans tous les sens, en s’écriant :

-De l’eau, de l’eau.

 

La petite fille le voyant passer devant l’église, entendit ces mots et elle alla prévenir les ouailles. En un éclair, tous les Villageois étaient sous la pluie, les mains levées au ciel, applaudissant, souriant, pleurnichant, devant un tel spectacle. De jour en jour Canel se gorgeait de cette eau miraculeuse et la rivière bruissait de nouveau.

La nature reprenait des couleurs, les Villageois buvaient des seaux à s’en faire péter la panse. L’herbe reverdissait, dans la lumière  matinale. Le soir couchant rougissait d’un soleil voluptueux, la fresque était presque parfaite. La terre avait bu assez d’eau et les paysans labourèrent et semèrent en attendant l’heure de la récolte. Sur la place du Village on pouvait voir les enfants tourner sur le manège de l’insouciance. Mathias avait repris du service et les gens disaient de lui qu’il était un peu fou. Mais le vieux sourcier se moquait bien de leurs mots. Il poursuivait sa quête à la recherche de l’eau. Les lavandières caquetaient au lavoir et lavaient leur linge sale, dans les deux sens du terme. La porteuse d’eau avait repris son rituel.

Le visage de la vie avait retrouvé ses couleurs et une fête fut organisée en son honneur. Au parc des deux fontaines trônait un repas en plein air. Il était accompagné d’un bal musette et d’un manège qui faisait tourner les têtes des petits. Des stands de tir détendaient les nerfs des hommes. A la tombée du jour, un feu de joie fut allumé, autour duquel des couples se formaient et dansaient à en perdre haleine. Tout près de là, on entendait  le bruissement de la rivière, dans laquelle ils allaient rafraîchir leur peau dégoulinante de sueur.

La porteuse d’eau était assise en tailleur, sur le tapis vert du parc, elle n’avait pas le cœur à danser. Elle était restée là, pendant des heures à regarder les autres s’amuser. Elle se surprenait à rêvasser à l’homme à aimer qui pourrait partager sa vie et son cœur. Il la soulagerait de ses seaux, qui lui brisaient le dos. Mais le temps n’était pas au rêve, car demain il fallait se lever tôt. Elle reprit le chemin de sa maison. Le Village avait vécu paisiblement pendant des lunes et la porteuse d’eau avait pris quelques rides. Ses marmots la dépassaient d’un seau et ils avaient quittés le domicile. Les terres de Canel avaient donné ses plus belles moissons et le vieux Mathias était toujours en quête d’eau. Les lavandières étaient toujours à l’affût du moindre ragot. Cette année-là, c’était l’hiver et comme par magie le gel transforma la place du Village en patinoire, pour les grands et les petits qui s’en donnaient à cœur joie. Le jour du réveillon les Villageois s’apprêtaient de leurs plus beaux habits. Les esprits étaient aux réjouissances et sur le bord des fenêtres des bougies scintillaient.

 

A minuit toutes les ouailles s’étaient réunies à l’église pour fêter l’enfant roi. Seule, la porteuse d’eau manquait à l’appel. Elle était alitée avec une fièvre carabinée. Sirotant des tisanes d’herbes bienfaisantes, arrosées de miel de lavande elle s’était endormie. En sortant de l’église, les Villageois suffoquèrent et le sol était recouvert d’une poussière noire, marquant leurs traces de pas. Soudain, l’un d’entre eux s’écria :

 

-Au feu, regardez là-bas, vite allons-y.

 

Pressant le pas ils croisèrent Mathias le visage déteint de frayeur :

 

-Vite ! Ça brûle chez la porteuse. Dit-il.

 

Tous se mirent à courir essoufflés jusqu’à la maison enflammée en s’écriant :

 

-De l’eau, des seaux.

 

Mais aucune goutte d’eau chez la porteuse. Elle n'était pas allée à la rivière ce jour-là, à cause de la fièvre. L’eau la plus proche se trouvait à une demi-heure du village, c’était l’horreur. Les femmes croisaient leur poitrine du signe, devant le brasier ardant. Même les hommes les plus téméraires renoncèrent à combattre. C’est fini pour cette pauvre femme, disaient-ils. Quand soudain surgit de nulle part un homme portant un chapeau noir, fit son apparition.

 

 Il conduisait une carriole tirée par deux chevaux et transportant des tonneaux. D’une voix grave il dit :

 

-Faite place, faite place. Il sauta de sa carriole, saisit un seau et le remplit d’eau de ses tonneaux.

 

Les Villageois se mirent à l’œuvre et de mains en mains, les seaux passaient déversant l’eau sur les flammes du brasier, qui s’était atténué. Profitant de la situation l’homme au chapeau entra à l’intérieur de la maison. Sur le lit il découvrit la porteuse d’eau inconsciente et avec délicatesse il la prit dans ses bras et alla la déposer sur un tas de foin sec. Une des femmes qui se tenait là, sorti de son sac une fiole de menthol. Elle en déposa quelques gouttes sous le nez de l’inconsciente et en un  instant elle reprit ses esprits. Ses yeux noirs coulaient de désespoir devant cet horrible cauchemar. Je suis en vie s'exclamât-elle. Comme si c’était un fait naturel et son regard impassible cherchait  son sauveur. D’une voix virile, l’homme au chapeau interpella les Villageois, qui jacassaient. Perché sur sa carriole il se présenta :

 

-Je suis Gabriel, fils du château de Monceau et je passais par ici pour rentrer. J’étais allé chercher de l’eau à trois lieux d’ici, à la source du Mont et sur le chemin, la fumée noire m’interpella.

Il fut acclamé, ovationné par un peuple en délire et pour le remercier il fut invité pour le nouvel an. Après quoi il alla présenter ses hommages à la porteuse d’eau et prit congé en promettant d’être des leurs pour la nouvelle année.

La porteuse d’eau encore fiévreuse, ne détailla pas l’homme. Le soir même elle fut hébergée pour un temps, chez le père Clément curé de la paroisse. Demain les hommes remettront en état sa modeste bâtisse.

Après cet interlude de mauvais augure, les Villageois avaient repris le fil de leur vie. Le réveillon avait eu un goût amer, mais les enfants peu soucieux ne pensaient qu’à ouvrir leurs paquets. Gabriel était rentré au château, dételant ses chevaux, il avait en mémoire les yeux noirs de la porteuse d’eau. Je ne cannai même pas son nom, se disait-il.

Personne ne le connaissait d'ailleurs. Tous savaient qu’elle avait grandi chez les sœurs, pas très loin du château de Monceau. Qu’elle était orpheline, mais c’était tout.

 

Gabriel avait la quarantaine bien tassé et il avait galvaudé par voie et par chemin. Il avait rencontré l’amour à la peau dorée et des parfums d’alizé. Il avait aimé sans passion des femmes de la haute société, à la putain des bas quartiers. Puis il était rentré épuisé, rassasié et lassé de cette vie de débauche. Son père presque centenaire, pleurnichait en espérant des petits de la chair de son sang avant que la nuit ne voile ses yeux, pour un sommeil éternel. Au village, les hommes avaient remis sur pied la modeste maison de la porteuse d’eau. Démunie de tous ses biens, chacun apporta un peu sa contribution. De nouveau sur pied elle reprit ses lieux, en remerciant les âmes qui l’avaient secourue. Et malgré le mistral glacial des matins hivernaux, la porteuse avait repris son rituel. Mathias vivait près de chez elle, depuis l’incendie de sa bicoque. Un propriétaire remplit de bonté, lui proposa gracieusement les clefs d’une petite maison. Elle n’était pas plus grande qu’un mouchoir de poche, mais le vieux sourcier s’en était contenté. Au chaud devant sa cheminée, il pensait déjà au printemps prochain pour retrouver le parc des deux fontaines, pour scruter le moindre recoin et peux être trouver la source.

Depuis l’apparition de Gabriel, les ragots allaient bon train. Au lavoir, certaines le voyaient déjà dans le lit de la belle. Elles caquetaient comme des poules qui auraient perdu un œuf. L’une d’entre elles, qui avait la langue plus pendue que les autres :

 

-Un châtelain ! Pourquoi pas un roi pour cette bougresse. Elle n’était pas mariée à Paulin. Une chance pour elle, qu’il a reconnu ses mômes. Et puis on ne sait même pas d’où elle sort. En tout cas pas d’la cuisse de Jupiter ! Et qui la déposée chez les frangines ? Encore une question sans réponse.

 

Une d’elles répliqua :

 

-De toute façon ça ne regarde personne, pourquoi tant de mépris et de mots puants. Je préfère aller laver à la rivière, quitte à me geler les doigts, que d’entendre toutes ces ignominies.

Un jour avant le nouvel an, la salle de la mairie avait été citée comme le lieu de réception. Les femmes avaient commencé à préparer le repas et chacune d’entre d’elles avait mis sa touche personnelle, tout devait être prêt pour le lendemain.

La nuit était tombée sur le Village de Canel et la porteuse d’eau se reposait au coin du feu, dans son fauteuil d’osier. Elle rêvait de Gabriel, qu’elle avait simplement entrevu. Comme c’est étrange se disait-elle. Ignorant que de son côté Gabriel ressentait ce même phénomène. Le soir de la st Sylvestre, dans la salle commune tout était parfait pour les réjouissances. Les tables étaient dressées, les couverts disposés, les chandeliers allumés et les Villageois apprêtés. Tous étaient là, le curé Clément arriva un peu en retard avec Mathias. La porteuse d’eau ? Personne ne l’avait vue.

Ce qu’ils ignoraient, c'était le fait  que Gabriel était allé chez elle la veille. Dans l’ombre de la nuit, sans que personne ne le remarque il déclara sa flamme à la porteuse d’eau. Elle ne fut pas indifférente, aux mots de cet homme à peine entrevu, Gabriel déposa avec volupté un baiser sur sa bouche et les deux cœurs s’étaient endormis sur un tapis de peau de moutons jusqu’au petit matin. Le lendemain soir, dans la salle de réception, les Villageois avaient les yeux rivés sur la porte, en  espérant voir la porteuse d’eau. Soudain une lueur au bout du chemin, était apparue.

 

-C’était elle !enfin eux ! S’exclamèrent les Villageois.

 

Elle, portait une robe de dentelle et lui un costume de scène.

Main dans la main, à peine étaient-ils arrivés que les femmes crachaient leur venin. Les hommes admiraient la beauté naturelle de cette femme et Mathias applaudissait. Quant au curé…

 

Ils entrèrent et un des Villageois cria :

 

-Champagne pour tout le monde.

 

Gabriel levant son verre en annonçant son futur mariage. Le curé Clément faillit s’évanouir, il coupa la parole à Gabriel en s’adressa à l’assemblée.

 

-Mes amis je porte un lourd secret concernant la porteuse d’eau.

 

Un silence s’était installé… Il y a quarante ans de cela, un soir d’été en arrivant au monastère, un panier avait été déposé devant la porte. Il était recouvert d’un linge de flanelle et doucement je le soulevais, et là, devant mes yeux ébahis,  je découvris un nourrisson, d’environ trois mois, une petite fille. Un pli l’accompagnait dans lequel je lisais ces mots :

 

-Ton nom est Émilie de Montaigu, je suis ta maman et je t’ai déposée devant cette église parce que j’étais malade, la peste. Ton père se sentant menacé, voulait nous tuer.

Après cela, j’étais allée porter l’enfant au couvent et  j’avais appris plus tard que Madame de Montaigu s’était donné la mort. Les Villageois essuyèrent leurs yeux et  la porteuse d’eau, le regard embué de stupeur posa sa tête sur l’épaule de Gabriel. Les hommes applaudissaient et le curé avalait les verres. Mathias avait l’âme d’un père et les femmes pleurnichaient en  jalousant  Émilie qui souriait. Puis l’orchestre se mit à jouer une valse populaire. Minuit sonna au clocher de l’église et des embrassades pleuvaient de vœux. Gabriel ouvrit le bal, dans les bras d’Émilie. Quand soudain le bal fut interrompu par le curé enivré, s’écriant :

 

-La bague, la bague.

 

Gabriel exclama :

 

-Quelle bague ?

 

Clément avait oublié le verso du pli, où étaient écrit ces mots :

 

-Je te laisse cet écrin d’argent, à l’intérieur tu y trouveras une bague marquée d’un sceau. Elle appartenait à ton arrière-grand-mère et quand viendra le prince de Monceau, tu la glisseras à ton doigt. Alors tu deviendras l’héritière du château de Montaigu.

Le curé Clément était allé chercher l’écrin. Quand il revint il le déposa  au creux de la main d’Émilie. Gabriel l’ouvrit et saisi la bague, qu’il glissa au doigt de sa belle. À cet instant, la porteuse d’eau devint la châtelaine, Emilie de Montaigu. Sous les ovations de tous les Villageois elle alla remercier le curé Clément, d’avoir gardé le secret. L’orchestre se remit à jouer et Gabriel ouvrit le bal, dans les bras d’Émilie.

 

 

 

 

 

 

 

 


28/10/2018
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Mathilde,

Mathilde,

 

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Septembre était venu peindre le paysage de ses couleurs monotones. Le nez collé à la fenêtre de sa chambre, Mathilde contemplait le tourbillon des feuilles mortes. Elle vivait dans une grande bâtisse du siècle dernier, son père l'avait eu en héritage, après la mort de ses aînées. La fillette était âgée d'une douzaine d'années, elle était entourée de Linda sa gouvernante et du vieux régisseur François.  La demeure avait un air de vieux musé poussiéreux, où se côtoyaient meubles et tableaux anciens et d'autres reliques rapportées de pays étranges, à l’époque où son grand-père parcourait le monde pour ses affaires. Sur les murs, il y avait des cadres boiteux, de vieilles photos jaunies d’aïeux au regard froid. Et quand la nuit tombait ça  faisait frissonner de peur, sous la lueur des chandeliers.

Ses parents possédaient des terres sur lesquelles poussait la vigne. Elle donnait un élixir d'une rare qualité et de renommée mondial. Mathilde ne les voyait guère, à cause de leurs affaires à l’étranger, toujours à  la recherche d'une nouvelle clientèle et entretenir de bonnes relations, avec les anciennes. Ils ne rentraient qu'une fois par mois et Mathilde s'ennuyait, sur tout du manque d'amour de sa mère, qui l’avait confiée très tôt à Linda. Alors pour combler se besoin d’affection, la petite fille partait chaque nuit se réfugier dans son monde imaginaire.

 

Un monde dans lequel vivait Oscar qui était le fils d’un charpentier. C’était  un petit garçon de son âge, avec lequel elle partait à l’aventure. Les deux enfants allaient gaîment gambader dans les vertes prairies pour attraper des papillons de toutes les couleurs et de toutes sortes. Ils jouaient avec les grenouilles et d’autres bestioles bizarres qu'ils taquinaient. Dans ce monde, il y avait un sentier qui menait au cœur de la forêt, ou se trouvait une ancienne mine. Mathilde était aux anges devant ce paysage et son visage s'illuminait de bonheur. Epuisée dans ce songe merveilleux, elle finit par s'endormir sur un tapis de mousse moelleux. Au matin, l'esprit encore rempli de ce rêve, elle s’éveillait et le soleil venait caresser son visage, à travers les vitres de la fenêtre. Elle se levait et se rendait à la cuisine ou sa gouvernante avait préparé son petit déjeuner, après quoi elle allait faire sa toilette. Et puis, elle osait un gros bisou sur la joue plissée de Linda et elle allait retrouver François qui la conduisait à l’école. Elle était située à plusieurs kilomètres de la demeure et Mathilde restait déjeuner à la cantine. Souvent elle délaissait la nourriture, bien trop absorbée par le manque de ses parents.

 

A l’heure de la recréation, elle jouait avec son amie Marie et d'autres enfants. Son jeu préféré était la corde à sauter, ou bien à chat perché. Ce jour-là elle était tombée et elle s’était cogné la tête contre le rebord d'une marche. Mathilde avait la tête dure, sa maîtresse d’école qui l'avait vue, lui apporta une compresse d'eau froide, pour calmer la douleur. A dix-sept heures, François venait la chercher, mais avant il faisait toujours un détour par la poste, soit pour poster ou retirer du courrier. Le farcteur ne montait pas jusqu'au domaine et comme  la demeure à cette époque n'avait pas encore de téléphone, alors les parents de Mathilde envoyaient un télégramme pour prévenir de leur venue.

Quelque jour auparavant, il avait retiré un pli qui annonçait leur venue. Il y avait aussi un paquet adressé à Mathilde, qu'il déposa dans le coffre de la voiture. Mais ce jour-là, en allant à la poste, François eu une mauvaise surprise. Un télégramme qui disait:

 

-Nous ne pouvons rentrer, souci client.

 

François ne parla pas du télégramme à Mathilde. En rentrant de l’école, la fillette alla dans sa chambre, elle était très souriante ce soir-là. Car le matin même, Linda lui avait annoncé la venue de ses parents. Ils arrivaient dans deux jours, Mathilde s’était mise à ses devoirs en attend de dîner.

 

Dans la cuisine, François annonça la nouvelle à Linda.

 

Le visage de la gouvernante de vint blanc comme un linge :

 

-Ma pauvre Mathilde ! Elle qui se faisait une joie de revoir ses parents, comment vais-je lui annoncer ça?

 

Un peu plus tard, Linda appela Mathilde pour dîner, ils avaient pour habitude de le prendre tous ensemble. A table François faisait gris mine et Linda n'osait dire mot à la petite Mathilde. Mais du haut de ses douze ans, la gamine sentait qu'il se passait quelque chose.

 

-Vous en fait des têtes.

 

Linda regarda Mathilde.

 

-Tes parents.

 

-Mes parents, je sais, ils arrivent après demain!

 

François voyant Linda embarrassée.

 

-Ma pauvre chérie, ils ne seront pas là.

 

Mathilde se mit à pleurer.

 

 Linda l’a prise dans ses bras.

 

Ils t’on fait parvenir un paquet, va le chercher il est dans le salon.

 

-j'en veux pas de leur cadeau.

 

La petite fille monta dans sa chambre, s’allongea sur son lit et alla rejoindre Oscar dans son monde imaginaire.

 

Pendant ce temps-là, à la cuisine Linda s'inquiétait pour la petite.

 

-Tout ça, il y a trop longtemps que ça dure.

 

-Tu es modeste Linda, depuis qu'elle est née, ça fait une éternité pour cette gamine.

 

-Il faudrait  en parler à ses parents.

 

-Leur en parler, à! Tu penses qu'ils vont nous écouter?

 

-On ne peut pas laisser cette enfant souffrir comme ça.

 

-Bien sûr que non, la pauvre petite est si tristesse.

 

Sur ses mots, ils allèrent chacun de leur côté, Linda monta voir Mathilde qui s’était endormie tout habillée. Elle déposa un bisou sur son front, referma la porte et alla se mettre au lit. La petite était très perturbée et sa nuit fut agitée.

Dans  le monde imaginaire, Oscar l'avait conduit dans une ancienne mine de charbon, non loin de chez lui. Son père lui avait pourtant recommandé à plusieurs reprise de ne pas aller jouer là-bas, car c’était un endroit trop dangereux.

Mais comme tous les enfants, Oscar délaissa les conseils de son père. Les gamins s’étaient aventurés dans les profondeurs de la mine. Soudain un bruit sourd se fit entendre et une voûte s'écroula et bloqua l'entrée. Ce fut le trou noir et Mathilde suffoquait, étouffait et se plaignait de sa tête.

 

Autour de la demeure, le vent d’automne soufflait et Linda ne trouvait pas le sommeil, comme si elle pressentait qu'il se passait quelque chose d'anormal. Inquiète pour la petite elle se releva et monta à sa chambre. Elle ouvrit doucement la porte, Mathilde dormait profondément, Linda était rassurée et alla se recoucher.François se leva à l'aube, comme il le faisait chaque jour et après un café bien corsé, il allait vaquer à ses occupations, dans le matin brumeux de l'automne. Il nourrissait la basse-cour, un coq sans âge et quelques poules pondeuses. Deux beaux cochons qui engloutissaient tous les restes des repas, le plus gras était sacrifié à l'entrée de l'hiver, pour en faire le boudin et autres charcuteries.

Puis il rentrait faire sa toilette et se changer pour accompagner Mathilde à l’école. Linda n’était pas loin derrière, dans sa cuisine devant son bol de thé, accompagnée de quelques tartines de confiture maison. En suite elle préparait le petit déjeuner de Mathilde, puis elle l’appelait vers sept heures. Ce jour-là, elle l’appela une foi, puis deux fois sans réponse, inquiète elle monta à la chambre. Elle ouvrit la porte, la petite fille était encore endormie. Linda tapota doucement sa joue pour la réveiller, mais aucune réaction ; Pourtant son souffle était régulier.

 

Prise de panique elle appela François, qui était dehors occupé à lustrer la voiture...

 

Il était rentré.

 

-Que se passe-t-il?

 

-La petite, la petite, elle ne se réveil pas!

 

François monta à la chambre.

 

-Il y a quelque chose de pas normal? Linda ! vite une couverture.

 

 Il enveloppa Mathilde et là conduisit d'urgence à l’hôpital qui se trouvait à une trentaine de kilomètres. Une fois arrivé les médecins prirent en charge la petite et pendant ce temps-là, Linda et Fronçois allèrent au bureau de poste le plus proche.

 

Ils téléphonèrent aux parents, qui se trouvaient en Angleterre. Le réceptionniste de l’hôtel leur dit qu'ils étaient sortis ; il transmettra le message.

 

Ils retournèrent à l'hôpital, à la réception ils demandèrent à voir le médecin, qui vint quelques minutes plus tard. Il leur demanda leur lien de parenté, Linda après avoir expliqué la situation, avait pu obtenir le diagnostic. Mathilde souffrait d'un problème au cerveau, dû à un choc. La petite était dans un semi coma, mais d’après le médecin ses jours n’étaient pas en danger, il fallait attendre. Il conseilla à Matilde de rentrer et si demain les parents n’étaient pas là, il les appellerait.

La petite Mathilde était sous respiration artificiel. Elle rêvait dans de ce monde imaginaire. Oscar cherchait un passage pour sortir de cet enfer.

 

François et Linda étaient allés prévenir l’institutrice, qui après avoir entendu les faits, leur dit :

 

-Mathilde est tombée sur la tête en jouent hier, elle avait une petite bosse, je lui ai mis de la pommade.

 

-Et vous n’avez rien remarqué dans l’après-midi. Dit Linda.

 

-Non madame, son comportement était tout à fait normal.

 

Ils étaient rentrés au domaine. Les parents de Mathilde étaient arrivés très tard dans la nuit, trop tard pour aller à l’hôpital.

 

Un taxi les avait déposé au domaine, Linda ne dormait que d'un œil, le ronronnement de la voiture l’avait réveillée. Elle se leva pour les accueillir.

 

-Bonsoir Monsieur, bonsoir Madame.

 

La mère de Mathilde impatiente et inquiète :

 

-Avez- vous eut des nouvelles de ma fille?

 

-Oui madame, cette après-midi, d’après le médecin qui la suie, ses jours ne seraient pas en danger.

 

-Mais à quoi est du cet état de coma?

 

-Un choc Madame, Mathilde est tombée en jouant à l’école.

 

-Et l’institutrice qu’a elle fait !!

 

-Elle a fait ce qu'il fallait, après le choc Mathilde allait bien.

 

François était sorti de sa chambre et alla les saluer. Linda par politesse leur proposa quelque chose à manger, mais après tant d’inquiétude et d’émotion, ils n'avaient guère d’appétit et allèrent directement se coucher, suivis des domestiques.

 

 A l’hôpital, Mathilde était toujours dans le coma et dans son monde imaginaire. Oscar n'avait pas trouvé d'ouverture pour sortir de cet endroit morbide ou la petite fille souffrait de plus en plus. La nuit était tombée et le père d'Oscar s'inquiétait de ne  voir son fils rentrer. Il se mit à le chercher aux alentours, en demandant de  droite à gauche s’ils l’avaient aperçu, mais personne ne l'avait croisé.

 

Alors il rentra, très soucieux de l'endroit où il pouvait être et ne ferma pas l’œil de la nuit. Pendant ce temps-là, à la demeure tous s’inquiétaient pour la petite Mathilde et aucunes âmes n’avaient trouvé le sommeil. Fronçais était assis en bout de table et dans la grande salle, Linda se morfondait dans un fauteuil et les parents de Mathilde tournaient dans une atmosphère de désespoir. Il y avait un silence de cathédral dans cette grande bâtisse, qui faisait froid dans le dos.

 

Soudain François prit la parole, en s'adressant au père.

 

-Monsieur

 

-Oui François.

 

-Depuis quelques temps Mathilde ne va pas très bien.

 

-Vous a-t-elle parlé.

 

-Non Monsieur, c'est une petite fille très renfermée, elle s'isole souvent dans sa chambre.

 

-Et en classe, elle n'a pas d'amies à qui se confier?

 

-Je ne sais pas Monsieur.

 

Linda se disait: ce n'est pas possible, il ne va pas arriver à lui dire ce qu'il pense vraiment.

 

Elle lui coupa la parole.

 

-Monsieur permettez-moi.

 

-Oui Linda.

 

-Votre fille vit de plus en plus mal vos absences.

 

La mère de Mathilde la regarda d’un air contrarié.

 

-Ça ne vous regarde pas, vous n’êstes que la gouvernante.

 

-Je ne suis que la gouvernante, serte Madame, mais c'est moi qui la console quand elle a du chagrin.

 

-Évidemment!

 

-Je ne suis pas sa mère, mais moi qui n’est pas eu d'enfant, j’aurais aimé avoir une petite fille telle que la vôtre.

 

La mère de Mathilde se mit à pleurer.

 

-Ne pleurez pas Madame, il n'est pas trop tard.

 

Le père, les yeux rougis de larmes :

 

-Nous savons tout ça Linda  et vous n'avez pas torts, nous en reparlerons quand Mathilde sera rétablie.

 

L'aube pointait à l’horizon et Linda proposa du café ou du thé, pour réchauffer un peux les âmes. Pendant ce temps-là, Mathilde était toujours prisonnière dans son monde imaginaire au fond de la mine avec Oscar. La nuit avait fait place à l'aube et le père d'Oscar n'avait pas dormi. Il avait cherché toute la nuit dans ses souvenirs, puis il se souvint de la mine. Il était encore très tôt, mais il alla trouver le forgeron et le boulanger et tout homme disponible pour aller voir à la mine.

Une fois sur place, ils s’aperçurent que l'entrée était bouchée? Munis de leurs pelles et de leurs pioches ils déblayèrent le passage. À la demeure tout le monde était prêt à partir pour se rendre au chevet de la petite, François les conduisit.

 

Arrivés à l’hôpital, Linda et François étaient restés dans la salle d'attente, en laissant les parents de Mathilde seuls. Le père entra le premier suivi de sa femme, qui fondit en larmes à la vue de sa pauvre petite.

 

Le père ressortit et demanda à voir le médecin, il arriva quelques minutes plus tard.

 

-Bonjour docteur, je suis le père de Mathilde.

 

-Bonjour Monsieur, votre petite fille va un peu mieux.

 

-Un peu mieux, que voulez-vous dire?

 

-Simplement qu'il va falloir que vous soyez patient, son réveil peut prendre du temps.

 

Il retourna dans la chambre, son épouse parlait à Mathilde.

 

-Ma petite puce, j’espère que tu m’entends, je sais que tu as souffert de mon absence et j'aurais dû être plus pressante. J'ai eu tort de te délaisser au profit des affaires du domaine. Sauras-tu me pardonner un jour. Je te promets de rester à la demeure pour te choyer et te donner tout mon amour. À cet instant précis, la main de Mathilde serra doucement celle de sa mère,  qui s'adressa à son mari :

 

-Regarde, elle a bougé les doigts!

 

-Ne te fais pas d'illusion, tu sais ce que le médecin a dit.

 

-Il peut se tromper.

 

Au même moment,  le père d'Oscar avait déblayé l'entrée de la mine avec ses compagnons, ils y entrèrent. François et Linda étaient allés au chevet de Mathilde et  le père de Mathilde alla prévenir le médecin qui le suivit dans la chambre. Il fit sortir François et Linda. Après avoir examiné l'enfant, il en conclu un réveil imminent, au grand soulagement des parents.

 

Dans le monde imaginaire de Mathilde, au fond de la mine ou ils s'étaient réfugiés, les enfants entendirent des voix.  Ils avancèrent et virent la lueur d'une torche s’approcher, c’était le père d'Oscar, ils étaient sauvés. Il les fit sortir en les dirigeant vers un rayon lumineux, c’était la lumière du soleil qui éclairait la sortie.

Au même instant sur son lit d’hôpital, Mathilde ouvrit les yeux et sous le regard soulagé de sa mère en sanglots et de son père qui demandaient son pardon. François et Linda étaient heureux de retrouver leur petite protégée. Mathilde sortit de l’hôpital deux jours plus tard, avec le sourire et la joie de vivre. Oscar ne l'avait pas oublié, il était venu une nuit lui rendre visite, elle lui sourit et prit sa main, pour de nouvelles aventures.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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05/11/2018
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Noah,

Noah,

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Il pleuvait sur la Ville et comme chaque jour j’étais sortie, pour aller prendre le tram. La station se trouvait à deux cents mètres de chez moi. Le temps était humide et gris et le long du boulevard, les arbres démunis de leur feuillage laissaient apparaître un tapis jaune orangé qui glissait sous mes pas. J’arrivais à la belle ville ou j’avais l'habitude de descendre, du lundi au vendredi puis je me rendais chez Louise, un petit bistro qui n’avait guère changé depuis mes jeunes années.

Je m'installai à une table, toujours là même, dans le coin près de la fenêtre d’où je pouvais apercevoir tous les chats du quartier occupés à fouiller les poubelles se chamaillant pour quelques arrêtes de poissons. Louise, elle avait le sourire de la sagesse et le visage d'un ange, installée là, depuis plus de quarante ans, jamais mariée à cause d'un chagrin d'amour de jeunesse. Elle me faisait penser à ma mère qui n’était plus de ce monde, depuis bientôt un an, une maladie incurable l'avait emportée. Louise m'apportait mon café et le journal tous les matins et c’était devenu un rituel.

A quelques pas de là, se trouvait l'entreprise familiale Berthon, j’y travaillais depuis l'âge de mes vingt ans, on y fabriquait des jouets en bois. J'aimais beaucoup mon job qui entretenait mon âme d'enfant, dans un monde féerique.

Après ma journée, je reprenais le tram, mais avant de rentrer chez moi, dans mon petit deux pièces où je vivais seule depuis deux ans à cause d'une rupture amoureuse. Je descendais à la station Beauregard puis je passais par la rue st Jean pour aller acheter mon pain. Une rue entre ciel et terre, qui avait gardé toutes ses origines d'un passé moyenâgeux. J'y croisais quelque fois Lucie. Elle habitait là avec son mari et son fils Noah, âgé de neuf ans. Un gringalet au visage triste, qui semblait perturbé, toujours en train de grogner dans son coin. Son père était marchand ambulant et quand son fils n'avait pas d’école, il l’emmenait avec lui dans ses tournées. Ça lui évitait de faire des bêtises. Le petit Noah était agressif à cause de sa maladie et quand il allait à l’école, Il se battait souvent avec d'autres enfants. Je l'aimais bien ce petit, avec son caractère teigneux, je l'avais connu tout jeune. Un jour je lui avais rapporté un jouet, un petit scooter en bois. Je savais qu'il les aimait, il était  heureux comme un roi et m'avait embrassé comme du bon pain. Ses parents n’étaient pas très riches, alors Noah rêvait souvent seul dans sa chambre. Il s'amusait à découper des images dans des revues auto moto que son père recevait chaque mois. Il adorait ça et les murs de sa chambre en étaient remplis. Sa mère Lucile était une femme très gentille. Je connaissais un peu son vécu, elle m’avait raconté qu’elle avait été mariée deux fois et deux fois veuve. L’un était mort d'un accident de voiture et l'autre, qui avait comme maîtresse la bouteille, s’était noyé dans le canal qui le ramenait à sa demeure. Lucie n'avait pas eu d'enfant de ces deux hommes. Noah avait été  placé dans un centre spécialisé à l’âge de sept ans à cause de son comportement. Mais au bout d'un mois, le directeur l'avait renvoyé chez ses parents, prétextant les humeurs de Noah incontrôlables.

 

Chaque fois que je rencontrais Lucile, elle me parlait de son fils ; elle avait toujours peur pour lui. Elle s’inquiétait pour  son avenir. Les troubles de Noah étaient apparus vers l'âge de cinq ans. Il avait vu plusieurs spécialistes et après des tas d'examens ils en conclurent un trouble de la personnalité et les traitements qu'il prenait n'avaient pas eu le résultat escompté. Quand il était rentré du centre, le petit garçon portait la peur et la tristesse dans son regard, mais entouré de ses parents et de leur amour, au fil du temps il s’était apaisé, et faisait  quelques progrès. Il était devenu moins agressif.

Les années passèrent et le petit garçon que j’avais connu avait bien grandi. C’était un adolescent presque comme tous les autres. Son père lui apprit son métier pour qu'il lui succède, car son cœur épuisé lui causait du tracas. Noah allait avoir quinze ans et pour son anniversaire, ses parents avaient organisé une fête, toutes ses amies étaient là, Lucilie m'avait invitée,  je l’avais aidé à mettre tout en place. Noah reçut beaucoup de beaux cadeaux, mais le plus joli d'entre eux, fut celui de ses parents. Il le mérite bien, avaient-ils dit. Ce jour-là, au milieu de la cour devant toutes ses amies, le père appela son fils. Noah n'en croyait pas ses yeux, le cadeau dont il rêvait était là : un scooter s’exclama Noah. Il était heureux et sauta au cou de son père. Sa mère fondit en larmes de le voir aussi joyeux. Ni une ni deux, le jeune homme enfourcha sa machine, puis il sortit de la cour, fière de lui, il allait le nez au vent avec un large sourire. Mais, quelques minutes plus tard, non loin du quartier, on entendit un bruit fracassant? Tous sortirent de la cour. Noah, Noah était tombé, ses parents affolés coururent jusqu'à lui. Le pauvre garçon était inconscient, la mère fit le signe de croix en hurlant de douleur et le père en tant que secouriste essayait de le ranimer en attendant les secours. Une fois arrivé sur place quelques minutes plus tard, un médecin prit la place du père et continua les massages cardiaques en vain. Noah n’était plus de ce monde. Quel grand malheur pour ces pauvres parents. Quelques jours après l’office religieux et l’inhumation Lucile écrasée par le chagrin resta enfermée dans sa maison, elle fit une grave dépression et inconsolable elle frisait la folie, à tel point qu'elle fut internée, et se laissa mourir. Trois mois plus tard, le cœur fatigué et débordant de chagrin, le père mourut un matin. Bien des années avaient passée, et mon visage s’était fané. Louise avait trépassé un soir derrière son comptoir et le bistro fut fermé, puis fracassé quelques mois plus tard, pour faire place à une supérette. L'entreprise Berthon était passée aux mains de la fille, avec à la clef quelques licenciements et je n'en fis pas partie. La vie continua, chaque jour je sortais de chez moi, pour aller prendre le tram, la station se trouvait toujours à deux cent mètres. Et Je descendais à Belle ville, en passant  devant la supérette, avec le souvenir de Louise, je prenais mon café à la machine de l'usine. Le soir, c’était le même rituel dans l'autre sens, je passais par la rue st Jean, toujours avec une pensée pour le petit Noah. Quand un soir, au quinze de la rue, des gens inconnus emménageaient, une femme chargée de cartons, en fit tomber un, je passais à l’instant. Je le ramassais.

-Merci, me dit-elle, avec un sourire, en ajoutant devant un petit garçon, pas plus haut que trois pommes, qui traînait dans ses jambes :

-je vous présente mon fils, Noah.

Je fus surprise, je me disais, comme c’est étrange, quelle coïncidence. Le petit me sourit, et me dit :

-Tu as une larme sur ta joue madame, pourquoi? Pour rien mon petit bonhomme, pour rien. Et je continuais mon chemin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


13/11/2018
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Margot,

Margot,

 

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Oh! Margot, si je m'en souviens, elle passait chaque matin, sur le pont Mirabeau, sec comme un haricot vert et la bouche pincée comme le derrière d'une poule. Elle était aussi pipelette qu'une pie qui aurait perdu ses petits, sauf qu'elle n'en avait pas.

Elle avait l'argent, la gloire et vivait dans un manoir. Margot donnait des réceptions en veux-tu en voilà, des ducs, des princesses, et des rois.

De la bouffe à foison et les restes aux cochons, pendant qu'aux pieds de sa demeure, les gueux crevaient la tête dans leur maigre gamelle. Tous les matins, elle partait pour la messe dans son vison quand l'hiver lui donnait le frisson et l'été en voile noir de satin, chapeautée de chez Carlin. Elle marchait sur le pont Mirabeau, aussi droit qu'un manche de râteau pour se rendre à l’église st Maroc et sans le sous pour le mendiant assis sur le carreau.

 Pour soulager son âme, elle faisait confession en vidant son sac, de tous ses poisons et d’après les commérages, quand elle rentrait en son manoir entourée de son régisseur et de ses gens, qui exauçaient tous ses vœux, même les plus inavouables. Elle passait son temps à diriger ses pions, pour l'organisation de ses réceptions. Margot n'avait rien pour elle, ni la beauté du corps, ni celle du cœur, sans mari et sans chien, elle détestait les gamins, même ceux de son cousin germain. Un aristocrate du coin, qui l'invitait régulièrement pour des festivités, c'est d’ailleurs dans l'une d'elles, que Margot croisa le regard noir de Marcellin. Un homme qui avait l’allure d'un pur-sang, il avait une trentaine d'années et devant ce bel étalon, Margot retrouva ses vingt ans, en oubliant qu'elle en avait le double.

 Marcellin prétendait être duc, Margot l’écoutait, Margot rêvait et se voyait déjà à son bras. Marcellin reniflait, reniflait, l’odeur de ses biens. Elle était euphorique devant les yeux peu catholiques de son galant, croyant même à l'amour romantique. Quelques jours plus tard, elle installa le duc en sa demeure. Il lui avait fait croire, une alliance pour cent ans. Margot lui faisait confiance, elle lui donna le pouvoir et son manoir, avec l’espérance que  Marcellin la suive, jusqu'au bout de son chemin. Deux ans s’étaient écoulés, et Margot ne sortait que très rarement, elle trouvait toujours un prétexte imaginaire et autres maux pour rester aux côtés de son gigolo, qui n'en pouvait plus de cette vie. Ce jeune et beau séducteur avait toutes les cartes en mains. Alors un soir en plein hiver, il mit Margot à terre, d'un coup de colère. Il n'avait hélas que faire de cette vieille mégère. Dehors, sous le vent glacial, le visage marqué par ce drame, Margot traînait ses larmes en se dirigeant vers le pont Mirabeau. Elle arriva près de l’église, qui n’avait pas entendu sa confession depuis des mois. Elle s’était assise sur le carreau, le cœur brisé, sous le vent glacé.

 Soudain une voix :

-Madame, madame ne restez pas là, il fait si froid, vous n'avez pas de toit ?

Mais Margot ne répondait pas, la tête renfrognée dans son manteau de vison. La voix s'agenouilla et releva le corps de Margot, l’âme en peine. Elle s’agrippa au bras de la voix qui la conduisit au couvent. Sous le dôme du seigneur, les sœurs l'avaient accueillie. Les yeux remplis de brume, Margot souri à la voix qui s'approcha d’elle et déposa un baiser de compassion sur sa joue. Une des bonnes sœurs avait demandé à la voix son nom. Mais la voix resta anonyme.

Quelques mois plus tard, Margot s’était endormie pour l'éternité. Sur le pont Mirabeau, une voiture était venue chercher la voix. La bonne sœur l’avait déjà vue près de l’église. La voix était celle du mendiant assis sur le carreau. Le cocher supplia l’homme de monter dans la voiture.

Arrivé au couvent, une bonne sœur s'approcha de lui en lui tendant une bourse :

-Tenez c'est de la part de Margot, elle est morte hier, l'esprit amnésique. Il n'y avait plus rien à faire. Pauvre femme se dit le mendiant. Il alla dire un dernier adieu à Margot et salua la bonne sœur. Puis il reprit sa route en direction du pont et il ouvrit la bourse. A l’intérieur quelques pièces d'or, et un pli qui lui était adressé... Ma  mémoire  s’est enfuie, mais dans un coin, elle a gardé le son de votre voix, pleine de bonté et de charité. Souvenez-vous, sur le pont Mirabeau, vous m'avez sauvé la vie. Aujourd’hui je ne suis plus, mais je vous en remercie. Le mendiant les yeux remplis d’émotion, replia le pli et retourna s’asseoir sur le carreau, près du pont Mirabeau.

 

 

 

 

 

 

 

 


14/11/2018
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